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St Janvier et le Vésuve

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Domestiquer les feux du volcan : Saint-Janvier et le Vésuve.

Un article de Karen Dutrech*.

Saint Janvier, patron de Naples, est considéré comme le plus fidèle protecteur de la ville face aux éruptions et aux séismes qui en scandent l’histoire. Jadis interprétés comme des châtiments, ces phénomènes naturels ont contribué à forger la légende du “bouillonnantˮ saint Janvier sans laquelle la vie dans cette terre de feu n’aurait pas été possible. La région est l’une des plus dangereuses au monde, mais aussi l’une des plus densément peuplées. Le Vésuve est aujourd’hui l’un des volcans actifs les plus étudiés et les plus surveillés, sa dernière éruption eut lieu en 1944. Quant à l’aire des champs Phlégréens, elle désigne en fait une caldeira, ou supervolcan, soit un volcan qui produit des éruptions dont les effets peuvent être cataclysmiques. Dans ce contexte naturel le saint, « maître du désordre », demeure un protagoniste clef de la relation qu’entretiennent les populations avec ce territoire à haut risque tellurique. Pour évoquer saint Janvier les Napolitains ne miment-ils pas le geste de fermare la lava (bloquer la lave) ?

Saint Janvier fut évêque à Bénévent et mourut en martyr au temps des persécutions de Dioclétien, vers 305, certainement à Pouzzoles. Selon la légende une femme recueillit son sang avec une éponge et le conserva dans deux ampoules. Celles-ci, ainsi que les reliques de la tête, sont conservées dans la chapelle du Trésor dans la cathédrale de Naples. Elles sont offertes à la dévotion publique trois fois par an, lors d’un rituel en l’honneur du saint : le premier samedi de mai, le 19 septembre et le 16 décembre. Cette dernière fête fut instituée à la suite de son intercession miraculeuse lors de l’éruption de 1631. La réputation de saint Janvier est liée au miracle, attesté officiellement pour la première fois le 17 août 1389, qui a lieu lors de ce rituel : son sang, d’ordinaire coagulé, se liquéfie. La non-liquéfaction du sang annonce une catastrophe. Le miracle n’eut d’ailleurs pas lieu en 1973, date d’une épidémie de choléra, ni en 1980 avant le violent tremblement de terre…

Dans la chapelle du Trésor de saint Janvier, au-dessus de l’entrée, une scène peinte par le Dominiquin représente saint Janvier en train de repousser le nuage de cendres émis par le Vésuve. Une autre fresque, peinte par Battistello Caracciolo dans l’église de la Chartreuse de San Martino, figure saint Janvier protégeant Naples de la colère du volcan. Toutes deux furent réalisées au lendemain de l’éruption de 1631 (la plus violente après celle de 79 ap. J. C.) et mettent en scène l’apparition du saint aux habitants au moment de la procession de ses reliques. Si l’hagiographie du saint mentionne son intervention dès le Ve siècle, c’est à la suite de l’éruption de 1631 que son rôle de protecteur s’est clairement affirmé.

Pourquoi élire saint Janvier plutôt qu’un autre saint pour protéger Naples ? En fait, le profond enracinement de son culte peut s’expliquer par l’intime familiarité du personnage avec le territoire « ardent ». L’élement du feu occupe une place centrale dans la légende du saint : il sortit indemne d’une fournaise ardente dans laquelle les païens l’avaient plongé, puis fut décapité dans le cratère de la Solfatare au cœur des champs Phlégréens. Ce territoire présente nombre de singularités naturelles auxquelles se greffe un ensemble important de mythes et de légendes (voir billet de C. Pouzadoux). À ce milieu naturel étaient liées, d’autre part, des pratiques thérapeutiques, les thermes, et économiques, les carrières de soufre et d’autres minéraux. Tout près de la Solfatare un sanctuaire est dédié au saint martyr où est conservé une relique : la pierre sur laquelle le saint fut décapité. Elle est marquée par une tache rouge dont la couleur s’intensifie lorsque s’accomplit le miracle à Naples.

Traverser l’épreuve du feu et mourir en martyr dans un cratère prédestinaient le saint à sa vocation de protecteur. En versant son sang en ces terres réputées hantées par les démons, il acquit le pouvoir de neutraliser les forces souterraines démoniaques. Le territoire de la Solfatare, associé aux mythes païens, devint digne d’appartenir à la géographie chrétienne, lieu de pélerinage où célébrer la mémoire du glorieux évêque. Son affinité avec le territoire volcanique pouvait faire de lui un allié efficace pour vivre avec (convivere) la menace omniprésente. Le miracle de la liquéfaction du sang participe également de ce processus symbolique de domestication. Les “bouillonnementsˮ du sang résonnent avec ceux de la “montagneˮ comme si la liquéfaction du sang reproduisait à l’intérieur des ampoules l’ébullition qui se produit à la surface du volcan. Ce rituel “magiqueˮ permet d’apprivoiser le phénomène volcanique en rejouant l’explosion au sein des ampoules.
Le portrait de saint Janvier créé par les peintres du XVIIe siècle, popularisé et diffusé jusqu’à aujourd’hui dans les images pieuses, montre le saint en train de brandir les ampoules de sang sous le volcan. Ce geste suggère une similitude entre le microcosme de l’ampoule contenant le sang et le macrocosme de la montagne “renfermantˮ le feu infernal. Il obéit à l’ancienne logique des correspondances qui imprégnait la vision du monde des penseurs de cette époque. Enseignée par Démocrite puis adoptée et diffusée par les Stoïciens, elle eut notamment une grande portée aux XVIe et XVIIe siècles et guida longtemps les géophysiciens et les philosophes de la nature dans leur tentative d’expliquer les phénomènes terrestres. On retrouve d’ailleurs dans le geste de présentation des ampoules face au volcan la fonction symbolique dont est porteuse le nom même de saint Janvier, Janus, c’est-à-dire le gardien des portes, de l’entrée des enfers, cette ouverture donnant accès aux entrailles de la terre qu’expose au grand jour le volcan en éruption.

*Karen Dutrech est l’auteur d’une thèse de doctorat intitulée « Le Vésuve et Saint Janvier. L’éruption de 1631 et ses représentations à Naples au XVIIe siècle » (EPHE, 2014).

 

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