Ponza : pêche et identité insulaire

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Un article de Brigitte Marin, avec la collaboration de Solène Basthard-Bogain.

« Tutti andiamo a pescare » (nous allons tous à la pêche), nous déclare Umberto… Et « il mare è lavoro, l’abbiamo sempre visto come lavoro » (la mer est travail, nous l’avons toujours vue comme un travail).
En effet, dès le XVIIIe siècle, lors du peuplement de l’île par les Bourbons, les communautés installées pour mettre cette terre en cultures se tournent vers les ressources de la mer. Les familles d’Ischia qui s’implantent dans la zone du port à partir de 1734 avaient l’expérience de la pêche à la langouste, tandis que les habitants originaires de Torre del Greco, près de Naples, arrivés ensuite sur l’île dans la localité appelée Le Forna étaient, traditionnellement, des corailleurs. Comme nous avons pu l’observer lors des entretiens conduits auprès des pêcheurs, la mémoire des origines s’est certes estompée, mais on sait encore identifier dans le nom des familles ces provenances. En outre, la localité Le Forna reste bien distincte de celle du port, où se sont développées les activités du commerce et du tourisme.

La grande époque de la pêche à la langouste, à partir des années 1930, est encore présente dans les mémoires comme un moment faste. Embarqués dès l’âge de 10-11 ans, sur des bateaux dont les hommes d’équipage étaient souvent parents, les pêcheurs s’absentaient plusieurs mois à partir du printemps. C’est la raison pour laquelle San Silverio, le Saint Patron de l’île (pape décédé à Palmarola), est encore célébré à Le Forna le dernier dimanche de février, alors que sa fête, sur le calendrier, est le 20 juin. En effet, comme la date officielle se situait en période d’absence, ces communautés de pêcheurs l’ont déplacée juste avant le temps, autrefois, des départs pour la saison de six mois de pêche à la langouste sur les côtes sardes.

La Sardaigne était la destination privilégiée, mais ils pouvaient aller plus loin encore, jusqu’à l’île de La Galite au nord de la Tunisie. Raffaele Vitiello fut le premier habitant de Ponza à commercialiser les langoustes à Marseille, où elles étaient transportées sur des bateaux-viviers. Après lui, les Sandolo, installés à Marseille, développèrent ce commerce.

Pendant l’hiver, le travail agricole et la petite pêche reprenaient autour de Ponza. A 86 ans, I. Andreani se souvient du tour de Sardaigne fait tous les mois, de février à octobre, pour charger les langoustes afin de les conduire sur le littoral français. En retour, des anguilles destinées à la consommation des Napolitains et des Sardes étaient chargées en octobre, à Sète ou à Port de Bouc.

Aujourd’hui, sur des embarcations de 15 mètres au plus, avec 4 hommes d’équipage, les pêcheurs de Le Forna se dédient à la pêche à l’espadon, l’été, et au merlu, l’hiver, lorsque ces poissons se concentrent pour la ponte. C’est à la fin des années 1960 que les pêcheurs calabrais et siciliens qui fréquentaient les eaux pontines à la poursuite des espadons ont diffusé cette pêche parmi les Ponzesi. Ceux-ci utilisèrent d’abord des palamiti (palangres), puis des filets dérivants à grandes mailles, les spadare.

Jusque dans les années 1990, les pêcheurs gagnaient convenablement leur vie avec cette pêche. Mais ces filets sont interdits depuis 2001 ; la pêche se fait désormais au palangre, et il leur faut acheter les appâts (maquereaux, calamars congelés).
La sensation de précarité, le sentiment d’exercer une activité en déclin et au futur incertain, se sont encore accrues aujourd’hui par rapport aux observations de Luisa Moruzzi* au début des années 1990, lorsqu’elle avait mené une enquête approfondie sur les pêcheurs de Cala Caparra, et étudié les représentations de leurs activités et de l’environnement où elles se déployaient.

La mer « deve rendere » (doit rendre) nous dit l’un des pêcheurs, mais les normes actuelles ne le permettent guère, et les reconversions ne sont pas aisées. Tous les pêcheurs interrogés se plaignent de ne plus pouvoir pêcher le thon comme le faisaient les générations antérieures sur les mêmes embarcations, en raison de la distribution de quotas dont ils sont exclus. Aussi, en cas de prise accidentelle, le poisson, mort, doit-il obligatoirement être rejeté à la mer. La colère monte lorsqu’ils évoquent les bateaux-usines japonais qui, il y a une dizaine d’années, venaient à la limite des 20 miles faire des pêches intensives en recherchant les bancs à l’aide de repérages aériens. Ils dénoncent aussi les chalutiers, venant des côtes proches, dont les filets détruisent les fonds.

Nous avons également rencontré, amarré au port à côté de notre bateau, le Rita Madre et son équipage qui, parti de Sicile pour quatre mois, pêche la crevette avec des nasses sur des fonds de 100 à 200 mètres (une pêche que les Ponzesi ne pratiquent pas). Ils se dirigeront dans les jours qui viennent sur le littoral du Latium, puis en Sardaigne.

Alors qu’une dizaine d’embarcations (équipage de 13 personnes) étaient équipées pour le pesce azzurro (anchois, sardines), il y a une quinzaine d’années, il n’y en a plus que deux aujourd’hui ; le métier est dur et s’épuise. Nous avons pu observer les lamparos sur le port.
Si près de 800 personnes travaillaient dans le secteur de la pêche dans les années 1980-1990, il n’y a en plus que 100 à 150 aujourd’hui, et le tourisme est devenu l’activité principale sur l’île.

D’autres espèces sont également péchées : les poissons de roche dits ‘de soupe’, les sabres, les sérioles-limons, les picarels (zerri, ou rutunni en dialecte ; un dicton local, pour indiquer le caractère doux des Ponzesi, dit qu’ils ont le sang des picarels). Un pêcheur a pris l’an dernier parmi une soixantaine de kilos de sérioles-limons, une espèce « qui lui ressemblait », mais inconnue de lui : des caranx hippos, d’après la description et les photos. En revanche, les costardelli (orphies), objets d’une pêche autrefois appréciée, ne se trouvent presque plus.
Si la petite pêche est vendue directement aux poissonneries, le pesce azzurro est acheminé à Terracina, les merlus sont distribués auprès des grossistes de Formia, Naples, Pozzuoli par les poissonneries locales, et des commerçants viennent en camions frigorifiques l’été s’approvisionner en espadon.

Les circulations des pêcheurs sont intenses, entre diverses îles et points de la côte en Méditerranée ; ils pratiquent des eaux parfois éloignées de leur port d’attache, comme en témoignent les nombreuses communautés de Ponzesi, dans l’archipel toscan et la Sardaigne. Avec leurs bagages techniques, ils sont aussi porteurs d’une connaissance fine du milieu marin fondée sur l’expérience et la pratique. Un riche patrimoine de savoir-faire, de classifications des poissons fondées sur l’interaction entre les hommes et la ressource marine, d’organisations mentales du milieu marin, a été transmis oralement et par l’expérience dans ces petits métiers. Ils sont aujourd’hui certainement menacés car l’activité n’assure plus des revenus suffisants, mais sont à prendre en considération pour l’adaptation des normes nationales et européennes à la réalité des contextes locaux.
*Luisa Moruzzi, « Rutunni e pisce spada. La classificazione dei pesci tra i pescatori di Ponza », L’uomo. Società tradizione sviluppo, IV, 2, 1991, p. 271-307.

 

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