Des îles dans l’histoire (III)

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Le rocher des Sirènes.

Un article de Brigitte Marin.

 

Des îles Pontines au Golfe de Naples, nous pénétrons dans le pays des Sirènes, des êtres hydrides attachés au monde insulaire et à ses abords côtiers périlleux ; elles habitent les confins des espaces connus comme ceux de l’expérience humaine.
Après le récit d’Homère, plusieurs commentateurs, géographes et poètes des siècles suivants cherchèrent à identifier les lieux où Ulysse, lors de son retour à Ithaque, avait su échapper, conseillé par Circé, à la fascination mortelle des Sirènes. Cette rencontre déterminante avec la magicienne advient dans une île, où l’équipage épuisé d’Ulysse trouve un abri, tantôt localisée au Cap Circeo, tantôt sur l’île de Ponza. Il est vrai que le promontoire du Circeo se présente au regard du navigateur comme une île, tant la terre qui le relie au continent, marécageuse, se dérobe à la vue.

Les Sirènes n’étaient pas encore ces femmes-poissons qui dominent aujourd’hui nos représentations, issues des traditions mêlées grecque et germanique, dont la première attestation remonte au VIIIe siècle. Ce sont des êtres hybrides et menaçants, à la tête de femme et au corps d’oiseau, telles qu’elles sont représentées de l’Antiquité, dès le VIe siècle av. J.-C., jusqu’au XVIe siècle. Comme l’écrit J.-P. Vernant dans ses Récits grecs des origines, « les Sirènes sont à la fois l’appel du désir de savoir, l’attirance érotique – elles sont la séduction même –, et la mort ». Car Ulysse veut entendre le chant des sirènes : il se fait donc lier au mât du bateau, et bouche les oreilles des hommes de son équipage avec de la cire, évitant ainsi que l’embarcation ne se fracasse sur le rocher des Sirènes et que ses marins ne se dispersent dans le charnier de ses rives. Seul Orphée, avant lui, avait résisté au chant fatal, couvrant de sa cithare la musique envoûtante.

Les récits de leur origine sont divers. Filles du fleuve Achéloos – lui-même fils d’Océan et de Thétys – et d’une muse, tantôt Melpomène, tantôt Stéropé, elles sont le fruit d’une métamorphose. Certains les identifient aux suivantes de Perséphone/Proserpine, que Cérès sa mère aurait changées en femmes-oiseaux pour ne pas avoir empêché l’enlèvement de sa fille par Hadès/Pluton, et aller la rechercher aux enfers. Après une quête vaine, elles auraient fixé leur demeure sur un rocher à pic sur la mer, où de la voix, de la lire et de la flûte, elles auraient enchanté les marins, symbolisant les dangers de la mer. Elles sont liées au culte des morts et, sous l’Antiquité, on en trouve des représentations sur les monuments funéraires. Dans une autre version du mythe, ce sont des jeunes filles de Chypre frappées par la colère d’Aphrodite. Transformées en oiseaux, elles se seraient retirées sur l’ile d’Anthémoussa dans la mer Tyrrhénienne, à proximité des côtes campaniennes.

Ultérieurement au récit d’Homère, le mythe s’enrichit d’une dimension géographique, et les Sirènes deviennent des figures auxquelles s’attachent des centres habités. Parmi les lieux imaginés comme ayant été le refuge des Sirènes, deux reviennent fréquemment : le détroit de Messine, et Capri avec, tout proches, les îlots dits des Galli, appelés Sirénuses par les Anciens, dans l’actuelle aire marine protégée de la Punta Campanella. Le géographe Strabon décrit, près de Sorrente, un temple où leur était rendu un culte.

Si chez Homère leur nombre est incertain, et leur nom inconnu, elles sont trois pour le poète Lycophron : Ligeia, Leukosia et Parthénopé. Toutes se suicident en se jetant dans la mer du haut de leur rocher, désespérées de n’avoir attiré Ulysse à elles. Lorsque Virgile raconte le périple d’Enée, qui double les mêmes récifs qu’Ulysse peu après lui, le rocher est devenu désert et l’on y entend plus que le bruit du ressac. Mais la fortune des Sirènes ne s’arrête pas avec leur mort. Elles deviennent fondatrices de localités, là où les portent les flots marins : la première à Terina, la seconde à Punta Licosa, et enfin Parthénopé sur les rivages où s’édifie, autour de son tombeau, la ville de Naples. Le premier établissement grec sur ce site aurait pris son nom, qui demeura ensuite le synonyme poétique de Naples. Un culte local lui est rendu, avec des compétitions gymniques. Et selon Strabon, un temple était dédié aux Sirènes à Sorrente. La figure, initialement monstrueuse et menaçante, devient alors un élément de l’identité urbaine, auquel s’attache une valeur protectrice et favorable, pour les marins eux-mêmes. La fontaine dite de Spinacorona, du XVe siècle, restaurée et modifiée dans la première moitié du siècle suivant, représente la Sirène Parthénopé qui, dans sa bienveillance, arrose et éteint le feu du Vésuve grâce aux flots issus de sa poitrine.

Le mythe, aux nombreuses variations déjà dans les récits antiques, même si le chant homérique domine, a exercé une singulière fascination jusqu’à nos jours. Il a suscité, au fil des siècles, des interprétations variées comme des créations artistiques et littéraires abondantes. Des îles Pontines à Capri, les enseignes mêmes des petits commerces insulaires ne manquent pas d’en présenter diverses images.

Le chant irrésistible des Sirènes et leur pouvoir de séduction en a fait de dangereuses tentatrices, assimilées à des prostituées pour les Pères de l’Eglise. Tantôt, elles incarnaient la persuasion, tantôt la défaite. Pour les humanistes de la Renaissance, à Naples, elles symbolisent la connaissance, et en particulier les sciences de la nature cultivées par les savants, qui contribuent au rayonnement culturel de la ville, en vertu de ce qu’elles chantèrent aux oreilles d’Ulysse : « nous connaissons tout ce qui se passe sur la terre féconde ». Au XIXe siècle, l’écrivain danois Hans Christian Andersen dans son conte La petite sirène (1837), après son voyage à Rome, Naples et Capri (1833-1834), en donne au public une version romantique, où se mêlent l’inspiration campanienne et l’imaginaire nordique.

La polyvalence du mythe lui-même, mais aussi des riches productions culturelles et artistiques qui témoignent de sa fortune ininterrompue, offrent certainement encore aujourd’hui une source d’imaginaires renouvelés.

 

One Response

  1. Noelle BELVISO

    Superbe et intéressant article.

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