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Un regard masculin

Par Frédéric Buet.

D’abord enthousiasmé par l’émotion du départ et les articles parus sur Internet, j’ai eu la chance de partager quelques moments de la vie à bord de Sillage à la fin de son voyage. Si quelqu’un doutait de la capacité de ces femmes à mener une telle expédition… qu’il parle maintenant ou se taise à jamais !

J’ai tout d’abord découvert une ambiance studieuse, concentrée, des intelligences en effervescence, les yeux rivés sur des écrans des ordinateurs ; puis, soudainement, des éclats de rires joyeux et nourris. Assurément l’atmosphère est chaleureuse à bord de Sillage. Les heures de travail défilent sans paraître laborieuses, les journées sont longues et le temps de sommeil compté. Les corps et les esprits peuvent être fatigués par un mois de mer dans des conditions météorologiques souvent compliquées (vent fort, pluie…), et malgré cela, personne ne se ménage à bord, chaque jour apporte son lot de surprises, de nouvelles idées, d’échanges constructifs, toujours ponctués d’éclats de rires. La capacité de travail est impressionnante et les efforts incessants pour nous faire partager leur aventure (rechercher une connexion internet, éditer un billet, finir une vidéo dans les temps…).

L’équipage évite parfaitement les écueils du conflit ou de l’ennui, et le mode de « gouvernance » constituerait à lui seul un beau sujet d’étude tant il semble porter ses fruits. Il est impossible ici de relater tous ces petits moments forts qui jalonnent LA VIE à bord de Sillage : Brigitte qui présente avec passion son dernier billet à l’équipage, Prune qui dans 30 nœuds de vent et une mer formée travaille sans relâche à monter sa vidéo, Nathalie qui prépare un gâteau pour l’anniversaire d’Orianne … Impossible de faire une sélection, la bienveillance de toutes est omniprésente pour assurer une cohésion exceptionnelle. Corporate les Girĺs !
Humbles et modestes, elles réalisent doucement, arrivées à Porquerolles, l’immensité du travail accompli, pourvu qu’elles gardent leurs petites étoiles au fond des yeux, guides de leurs prochaines aventures merveilleuses.

Immense BRAVO ET MERCI à vous toutes pour cette expédition qui continue de nous faire rêver.

  • Elise Ortiou Campion©2015
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St Janvier et le Vésuve

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Domestiquer les feux du volcan : Saint-Janvier et le Vésuve.

Un article de Karen Dutrech*.

Saint Janvier, patron de Naples, est considéré comme le plus fidèle protecteur de la ville face aux éruptions et aux séismes qui en scandent l’histoire. Jadis interprétés comme des châtiments, ces phénomènes naturels ont contribué à forger la légende du “bouillonnantˮ saint Janvier sans laquelle la vie dans cette terre de feu n’aurait pas été possible. La région est l’une des plus dangereuses au monde, mais aussi l’une des plus densément peuplées. Le Vésuve est aujourd’hui l’un des volcans actifs les plus étudiés et les plus surveillés, sa dernière éruption eut lieu en 1944. Quant à l’aire des champs Phlégréens, elle désigne en fait une caldeira, ou supervolcan, soit un volcan qui produit des éruptions dont les effets peuvent être cataclysmiques. Dans ce contexte naturel le saint, « maître du désordre », demeure un protagoniste clef de la relation qu’entretiennent les populations avec ce territoire à haut risque tellurique. Pour évoquer saint Janvier les Napolitains ne miment-ils pas le geste de fermare la lava (bloquer la lave) ?

Saint Janvier fut évêque à Bénévent et mourut en martyr au temps des persécutions de Dioclétien, vers 305, certainement à Pouzzoles. Selon la légende une femme recueillit son sang avec une éponge et le conserva dans deux ampoules. Celles-ci, ainsi que les reliques de la tête, sont conservées dans la chapelle du Trésor dans la cathédrale de Naples. Elles sont offertes à la dévotion publique trois fois par an, lors d’un rituel en l’honneur du saint : le premier samedi de mai, le 19 septembre et le 16 décembre. Cette dernière fête fut instituée à la suite de son intercession miraculeuse lors de l’éruption de 1631. La réputation de saint Janvier est liée au miracle, attesté officiellement pour la première fois le 17 août 1389, qui a lieu lors de ce rituel : son sang, d’ordinaire coagulé, se liquéfie. La non-liquéfaction du sang annonce une catastrophe. Le miracle n’eut d’ailleurs pas lieu en 1973, date d’une épidémie de choléra, ni en 1980 avant le violent tremblement de terre…

Dans la chapelle du Trésor de saint Janvier, au-dessus de l’entrée, une scène peinte par le Dominiquin représente saint Janvier en train de repousser le nuage de cendres émis par le Vésuve. Une autre fresque, peinte par Battistello Caracciolo dans l’église de la Chartreuse de San Martino, figure saint Janvier protégeant Naples de la colère du volcan. Toutes deux furent réalisées au lendemain de l’éruption de 1631 (la plus violente après celle de 79 ap. J. C.) et mettent en scène l’apparition du saint aux habitants au moment de la procession de ses reliques. Si l’hagiographie du saint mentionne son intervention dès le Ve siècle, c’est à la suite de l’éruption de 1631 que son rôle de protecteur s’est clairement affirmé.

Pourquoi élire saint Janvier plutôt qu’un autre saint pour protéger Naples ? En fait, le profond enracinement de son culte peut s’expliquer par l’intime familiarité du personnage avec le territoire « ardent ». L’élement du feu occupe une place centrale dans la légende du saint : il sortit indemne d’une fournaise ardente dans laquelle les païens l’avaient plongé, puis fut décapité dans le cratère de la Solfatare au cœur des champs Phlégréens. Ce territoire présente nombre de singularités naturelles auxquelles se greffe un ensemble important de mythes et de légendes (voir billet de C. Pouzadoux). À ce milieu naturel étaient liées, d’autre part, des pratiques thérapeutiques, les thermes, et économiques, les carrières de soufre et d’autres minéraux. Tout près de la Solfatare un sanctuaire est dédié au saint martyr où est conservé une relique : la pierre sur laquelle le saint fut décapité. Elle est marquée par une tache rouge dont la couleur s’intensifie lorsque s’accomplit le miracle à Naples.

Traverser l’épreuve du feu et mourir en martyr dans un cratère prédestinaient le saint à sa vocation de protecteur. En versant son sang en ces terres réputées hantées par les démons, il acquit le pouvoir de neutraliser les forces souterraines démoniaques. Le territoire de la Solfatare, associé aux mythes païens, devint digne d’appartenir à la géographie chrétienne, lieu de pélerinage où célébrer la mémoire du glorieux évêque. Son affinité avec le territoire volcanique pouvait faire de lui un allié efficace pour vivre avec (convivere) la menace omniprésente. Le miracle de la liquéfaction du sang participe également de ce processus symbolique de domestication. Les “bouillonnementsˮ du sang résonnent avec ceux de la “montagneˮ comme si la liquéfaction du sang reproduisait à l’intérieur des ampoules l’ébullition qui se produit à la surface du volcan. Ce rituel “magiqueˮ permet d’apprivoiser le phénomène volcanique en rejouant l’explosion au sein des ampoules.
Le portrait de saint Janvier créé par les peintres du XVIIe siècle, popularisé et diffusé jusqu’à aujourd’hui dans les images pieuses, montre le saint en train de brandir les ampoules de sang sous le volcan. Ce geste suggère une similitude entre le microcosme de l’ampoule contenant le sang et le macrocosme de la montagne “renfermantˮ le feu infernal. Il obéit à l’ancienne logique des correspondances qui imprégnait la vision du monde des penseurs de cette époque. Enseignée par Démocrite puis adoptée et diffusée par les Stoïciens, elle eut notamment une grande portée aux XVIe et XVIIe siècles et guida longtemps les géophysiciens et les philosophes de la nature dans leur tentative d’expliquer les phénomènes terrestres. On retrouve d’ailleurs dans le geste de présentation des ampoules face au volcan la fonction symbolique dont est porteuse le nom même de saint Janvier, Janus, c’est-à-dire le gardien des portes, de l’entrée des enfers, cette ouverture donnant accès aux entrailles de la terre qu’expose au grand jour le volcan en éruption.

*Karen Dutrech est l’auteur d’une thèse de doctorat intitulée « Le Vésuve et Saint Janvier. L’éruption de 1631 et ses représentations à Naples au XVIIe siècle » (EPHE, 2014).

 

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  • Départ Sillage-Odyssée
  • Gyptis accompagne Sillage-Od

Vidéo de la table ronde au Mucem

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La table ronde « Regards croisés sur le littoral provençal (archéologie, histoire, environnement, arts) », organisée au MuCEM le 26 septembre 2015 au départ de l’expédition, a permis de présenter des études et des initiatives récentes, des navigations anciennes aux ressources naturelles et à leur exploitation, des territoires et des paysages à la gestion des façades maritimes. (Voir la présentation dans un article le 7 septembre sur ce site).

Elle est désormais accessible en ligne :

http://mediamed.mmsh.univ-aix.fr/chaines/labexMed/Pages/Labexmed-0003.aspx

 

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A la découverte du port antique de Naples

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Après le retour d’expédition, certains de nos partenaires ont encore des choses à nous raconter ! Le port antique de Naples … un sujet intarissable ! Pour les lecteurs passionnés et pour les filles de l’expé qui veulent réviser : un article de Giulia Boetto.

 

Des fouilles archéologiques urbaines exceptionnelles.

De G. Boetto, Centre Camille Jullian, Maison méditerranéenne des sciences de l’homme.

Durant l’escale à Naples, le 17 octobre, grâce à la Surintendance archéologique de la Campanie, nous avions visité l’exposition « Stazione Neapolis ». Celle-ci retrace l’histoire de Naples de ses origines jusqu’à la fin de l’époque médiévale, en présentant les résultats des recherches archéologiques préventives menées à l’occasion de la construction des lignes 1 et 6 du métro, à partir de 1999.

On sait maintenant que, durant l’Antiquité, la mer arrivait jusqu’aux places Municipio et Bovio, formant une grande baie protégée par deux promontoires où aujourd’hui se trouvent, au sud-ouest, Castel Nuovo et, au nord-est, l’église de Santa Maria di Porto Salvo. Le côté sud-occidental de la baie, plus protégé, fut utilisé pour l’établissement du port et de ses infrastructures. A l’occasion des travaux du métro, on a retrouvé un quai et, à proximité, des édifices thermaux des Ier-IIe siècles de notre ère qui devaient être fréquentés par les marins. Le port antique, à quelque 13 mètres de profondeur, a été fouillé au-dessous du niveau actuel de la mer, ce qui a nécessité des techniques sophistiquées.

Les vestiges de six navires ont été découverts. Deux de ces embarcations présentaient une forme inédite à tableau vertical et étaient probablement utilisées pour le service portuaire. La maquette d’une de ces embarcations à tableau, construite par l’équipe d’archéologie navale du Centre Camille Jullian (MMSH), est présentée dans l’exposition. Les fouilles archéologiques du port de Naples ont apporté des témoignages de types de bateaux et de traditions de construction navale tout à fait inédits.

A partir du Ve siècle le bassin situé sous l’actuelle piazza Municipio s’ensable à cause de l’avancement progressif de la ligne de côte et de la fin des opérations de dragage. Les activités portuaires se déplacent alors vers l’actuelle piazza G. Bovio. C’est l’histoire ‘terrestre’ du site qui débute avec les établissements artisanaux byzantins, les maisons du Moyen Age, les aménagements défensifs postérieurs. Les fouilles ont permis de dégager les tours et bastions de l’enceinte défensive construite à l’époque aragonaise, au milieu du XVe siècle, autour du Castel Nuovo d’origine angevine (1279), comme par exemple le Torrione dell’Incoronata visible dans la station de la ligne 1. Un palimpseste d’édifices et de couches archéologiques épais de plusieurs mètres (jusqu’à 20 m) sépare désormais les fonds marins du bassin portuaire d’époque antique de la place de nos jours…

En savoir plus :  http://labexmed.hypotheses.org/1645

Les fouilles archéologiques du métro sont réalisées par la société Metronapoli S.p.A. Nous remercions la Surintendance archéologique de la Campanie, et en particulier Daniela Giampaola, responsable archéologue du Centre Historique de Naples, Vittoria Carsana et Beatrice Roncella, archéologues.

 

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Message d’une « volontaire »

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Un message de Gaëlle Sager.

Lorsque j’ai eu connaissance de l’expédition, j’étais volontaire européenne pour le Parc Marin de Punta Campanella. Je n’ai pas hésité une seconde avant de m’engager dans l’aventure quand j’ai appris qu’Orianne et Léïta cherchaient une traductrice pour les aider dans leur mission de sondage auprès des populations, et qu’il y avait une petite place à bord pour moi, de Ponza à Naples !

Approcher, interroger et comprendre les passants. Touristes ou habitants, pêcheurs, anciens pêcheurs, commerçants, vacanciers, saisonniers … tous avaient un petit bout d’histoire à raconter. L’histoire de leur relation à ces terres méditerranéennes, des sentiments qu’ils éprouvent à leur égards, leur façon de les voir et de les vivre, et aussi, surtout, leur manière d’appréhender la Nature et sa protection, au fil du temps. Vaste (mais néanmoins fort passionnant) sujet d’étude ! J’en profite, au passage, pour envoyer un clin d’oeil aux amis-volontaires du Project MARE* qui nous ont aidés à Naples pour interroger une soixantaine de personnes. Grand merci !

Sur les petites îles, chacun était généralement d’accord sur la beauté des lieux : « è tutta bella! » affirmaient beaucoup en parlant de leur île, sans parvenir à conseiller un endroit particulier à connaître. Partout, et quasi-unanimement, un très fort sentiment de liaison à la mer Méditerranée. Beaucoup d’amertume dans la voix, en revanche, à l’évocation de la perte des petits métiers de la mer et de la pêche traditionnelle. L’économie principale est devenue celle du tourisme, faisant jongler les habitants entre des périodes d’activité intense en été, et des mois vides et creux « hors saison ».

Je souhaite remercier tout l’équipage de m’avoir accueillie, c’était chouette de voguer avec vous ! Au-delà de l’expérience enrichissante qu’a été ma mission, et du frisson (parfois cinglant) d’être sur l’eau, je retiendrai surtout des rencontres avec des professionnelles qui, en plus d’être consciencieuses, sont aussi de belles personnes …

 

  • Volontaires des sondages
  • Equipage et U Marinu
  • Equipage et U Marinu

Un réseau de réflexion et d’échanges

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De Léïta Tschanz

 

Sillage Odyssée est une expédition scientifique interdisciplinaire, mais c’est aussi une aventure humaine riche de dialogues et de partage. Tout au long de notre parcours nous avons cherché à partager nos expériences et à collaborer avec des organismes sur place.
Dans cadre des missions IMBE, nous avons contacté des bénévoles afin de nous aider à réaliser les sondages, et nous avons rencontré de nombreux experts en environnement lors des ateliers de réflexion collective. Ces moments privilégiés d’enrichissement commun nous permettent de créer un réseau de volontaires associatifs et d’experts en environnement pour l’amorce de réflexions sur le devenir du littoral méditerranéen et d’échanges à plus long terme.

A Bastia, l’association U Marinu nous a été d’une grande aide pour l’organisation de nos missions et notamment pour nous aider dans la réalisation des enquêtes.
En Italie, c’est Gaëlle Sager, une ancienne volontaire européenne du projet MARE du Parc marin de Punta Campanella*, qui nous a rejoint à Ponza et a partagé notre quotidien et notre expérience jusqu’à Naples (cf.autre article). D’autres volontaires européens de ce projet MARE nous ont aidé pendant deux jours à Naples afin de réaliser une soixantaine d’enquêtes. Vous trouverez le billet sur leur expérience à nos côtés sur ces liens :

Italien : http://www.marineadventures.org/it/collaborazione-con-sillage/
Anglais : http://www.marineadventures.org/en/collaboration-with-sillage/

Un grand merci à tous ceux qui ont ponctuellement partagé ces moments avec nous ! C’est grâce à leur générosité et leur enthousiasme que nous avons pu mener à bien une grande partie de nos travaux.
Et ce n’est pas fini, fin novembre, les étudiants du Master 2 Médiation & Environnement participeront aux sondages dans la ville de Marseille, toujours dans cette dynamique de partage qui anime l’Odyssée Sillage !

 

* lien vers le site internet et facebook du projet MARE, coordonnée par Dr Domenico Sgambati :

https://it-it.facebook.com/projectmarepuntacampanella

http://www.marineadventures.org/en/

 

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Rencontres à Capri

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Patrimoines et développement.

Un article de Brigitte Marin.

 

Le 22 octobre, grâce à la Commune de Capri, la splendide Villa Lysis, édifiée à partir de 1904 par Jacques d’Adelsward Fersen, nous a ouvert ses portes. Son premier propriétaire en avait fait un cénacle d’écrivains et d’artistes, emblématique de ces demeures somptueuses et de la brillante culture internationale dont Capri fut la terre d’accueil entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle (voir le billet « Des îles dans l’histoire (4). Capri »).
Nous nous sommes entretenues avec Fabio De Gregorio, Conseiller délégué à l’environnement de la Municipalité de Capri, Lucia Vitale, naturaliste, Présidente de la Délégation de l’Association nationale « Marevivo » à Capri, et Melania Esposito de l’Association culturelle APEIRON pour la protection et la valorisation du patrimoine historique, artistique et paysager de cette île. Tous trois ont insisté sur les richesses du patrimoine naturel et culturel insulaire, sur lesquelles peuvent se fonder des politiques de développement renouvelées, alors que l’île est soumise aujourd’hui à une exploitation touristique massive, parfois difficile à gérer. La population, de 8000 habitants hors saison, monte à 25 000 en été, mais surtout les débarquements des touristes à la journée sont considérables.

Comme Procida, Capri se trouve administrée depuis quelques mois seulement par une nouvelle équipe municipale, qui a placé au centre de ses préoccupations la protection du patrimoine et de l’environnement. Pour Fabio De Gregorio, et le maire, Gianni De Martino, un des objectifs prioritaires est la réalisation de l’aire marine protégée autour de l’île, une aire autonome du parc de la Punta Campanella, sur le continent. Des études ont été réalisées dans ce sens depuis longtemps déjà, mettant en évidence des richesses sous-marines exceptionnelles. Dans l’attente d’un décret ministériel qui pourrait être long à venir, des mesures réglementaires intermédiaires sont envisagées : réduire la vitesse des embarcations qui fréquentent ces eaux en grand nombre, sensibiliser les visiteurs temporaires, les plaisanciers, trop souvent encore peu respectueux des lieux. Ainsi, les grottes, objets d’une exploitation touristique intense, avec des embarcations chargées de centaines de personnes, verront leur accès limité dès la saison prochaine. Des contrôles et des opérations de sensibilisation seront conduits par des bénévoles, « vigilanti del mare », pour signaler les abus dans l’attente de l’affirmation des compétences du parc souhaité par les deux communes de l’île, Capri et Anacapri.

Lucia Vitale insiste également sur le problème majeur que représente, pour la protection de la côte et de la mer, le trafic maritime intense autour de l’île, la vitesse excessive, l’abondance des navires de croisière depuis lesquels sont organisées les visites de l’île. Par ailleurs, si l’activité de pêche est devenue résiduelle à Capri, les pêcheurs du littoral de Sorrente et Salerne fréquentent les eaux de l’île. Autant de pressions sur le milieu que les gardes côtiers ont du mal à contrôler tant ils sont occupés à la gestion du port et aux mouvements constants qui l’animent. Cependant, Lucia note ces dernières années, une nouvelle sensibilité au milieu marin de la part des habitants. Les inscrits à la Lega navale, pour des cours de voile, sont plus nombreux qu’autrefois ; les usages de la mer se font plus respectueux, et beaucoup de résidents voudraient désormais voir se développer un tourisme différent, hivernal, reposant sur les promenades naturalistes et le patrimoine culturel insulaires. Pour cela, il faudrait développer une offre de services différente.

Depuis vingt ans, Lucia conduit des programmes d’éducation à l’environnement dans diverses îles (Giglio, Ischia, Ponza, Ventotene, Lampedusa…). Les élèves des écoles de Capri y participent de façon continue pour la 7e année : leur connaissance du territoire s’approfondit, et les jeunes sont plus actifs dans la tutelle de la mer et des terres. C’est aussi ce dont témoigne la récente association APEIRON, que Melania nous présente avec enthousiasme et conviction. En septembre 2014, 14 jeunes étudiants de l’île, en archéologie, histoire de l’art, philosophie, anthropologie, architecture, langues et économie, poussés par leur attachement à cet espace, se sont réunis pour faire connaître « la véritable Capri », et proposer un regard qui ne s’arrête pas aux lieux-communs du tourisme de masse – la Piazzetta, les Faraglioni, la Grotta azzurra –, mais fasse plus largement connaître ses arts, sa culture, ses traditions, ses riches demeures et ses promenades. Melania s’occupe maintenant de l’accueil des publics à la Villa Lysis, et une autre association de bénévoles, « Capri è anche mia », a remis en état le jardin. Des activités qui, loin d’être animées d’une nostalgie pour le passé, cherchent à faire du patrimoine et de la connaissance des singularités de l’île un socle sur lequel construire une politique de développement attentive aux valeurs comme aux fragilités d’un environnement exceptionnel.

Nous remercions la Città di Capri de son accueil.

 

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Des îles dans l’histoire (IV) : Capri

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Capri, un rêve méditerranéen.

Un article de Brigitte Marin.

 

Dans le golfe de Naples, Capri, petite île d’à peine plus de 10km2, à la différence de Procida caractérisée par sa culture maritime historique et les métiers de la mer, incarne une autre forme d’identité insulaire méditerranéenne. Celle-ci prend ses racines dans le romantisme, et Capri devient au cours des deux derniers siècles, une des îles de Méditerranée les plus célébrées pour ses beautés naturelles. Elle inspire des témoignages littéraires et artistiques d’une rare richesse.

Cette abondance de légendes, de récits et d’images plonge ses racines dans la brillante période que l’île a connue sous l’Antiquité, comme lieu de prédilection des empereurs à partir d’Auguste. De retour des campagnes d’Orient, ce dernier aborde pour la première fois les rivages de Capri, où il vit « les branches d’un chêne séculaire, languissantes et déjà courbées vers le sol, reprendre vie à son arrivée » (Suétone). Cet heureux présage devait lier intimement le fondateur de l’Empire à cette petite île discrète, incorporée au domaine impérial, sur laquelle se seraient progressivement élevée douze somptueuses villas. Tibère, à son tour, manifesta une vive passion pour cette île au relief escarpé et d’accès difficile. Agé de 68 ans, il abandonna Rome pour s’y retirer durant une dizaine d’années, en 27-37 de notre ère, loin des intrigues de la cour, dans un splendide isolement, propre à alimenter la légende de ses débauches et de sa folie sénile, comme Suétone et Tacite nous en ont laissé le récit. Il fit édifier sur une hauteur un monumental palais-forteresse dont les vestiges imposants, la Villa Jovis, constituent un des attraits touristiques actuels.
Ces fastes anciens ont nourri la fascination que l’île a exercée sur les élites européennes à partir de la fin du XVIIIe siècle. Les demeures antiques furent souvent fouillées, sans méthode, dès la fin du XVIIIe siècle pour en extraire statues et autres œuvres d’art recherchées des collectionneurs. Il n’en subsiste que de modestes vestiges.

Avec la chute du dernier empereur d’Occident, Capri perdit son statut juridique de possession impériale. L’organisation territoriale romaine, avec ses nombreuses villas, déclina lentement et s’ouvrit alors dans l’histoire de Capri une longue parenthèse d’abandon et d’isolement. Des couvents et quelques fortifications s’y installèrent à partir du Xe siècle, la Chartreuse en 1371. Ce couvent fut reconstruit à l’âge baroque, au moment où l’île accueillait de nouvelles fondations monastiques, comme celle des Carmélites. Au XVIIIe siècle, l’église San Michele est élevée à Anacapri sur un projet de l’architecte Antonio Domenico Vaccaro ; son pavement (Adam et Ève chassés du Paradis) est un chef-d’œuvre de l’art napolitain de la majolique de Leonardo Chiajese.
En dépit de la prospérité de quelques couvents, en particulier de la Chartreuse, la population de l’île, exposée aux actes de piraterie – le château d’Anacapri porte le nom de « Barberousse », grand amiral de la flotte ottomane, en souvenir de l’assaut de 1535 –, décimée par la peste de 1656, vécut des siècles troublés dans des conditions économiques et sociales précaires.

C’est à la fin du XVIIIe siècle, sous les Bourbons, que s’annoncèrent, pour cette petite île assez misérable, les premiers ferments d’une reprise. Le roi y faisait en effet, pour la chasse aux cailles, de longs séjours qui réactivèrent l’intérêt de l’aristocratie pour Capri. Les fouilles des vestiges romains, la « découverte », par l’écrivain August Kopisch guidé, en 1826, par le pêcheur capriote Angelo Ferraro, de la Grotta azzurra, un ancien nymphée romain, suscitent l’intérêt des élites européennes et l’île commence à devenir une station touristique privilégiée. Capri entre alors en littérature et devient un haut-lieu de la culture romantique. Selon Norman Douglas (1911), c’est la promotion de la Grotta azzurra « qui a fait Capri […] elle a créé des hôtels, des vapeurs et des routes carrossables ; elle a rempli d’or les poches des paisibles insulaires, transformant des chevriers nu-pieds et nu-tête en galants parisiens à col empesé […] c’est elle encore qui a suscité la construction du funiculaire ; elle a parsemé l’île de villas pour étrangers excentriques ».

Dès la première moitié du XIXe siècle, Capri se transforma en un lieu singulier d’inspiration artistique et littéraire. Terre des Sirènes et des fastes impériaux, espace d’harmonie entre l’homme et la nature, Capri devint le rendez-vous d’une élite cultivée d’écrivains, de poètes et d’artistes étrangers. A partir des années 1860, la barque qu’il fallait louer pour se rendre sur l’île peut être remplacée par les premières navettes, au départ de Sorrente.

A la fin du XIXe siècle, Capri, par sa population d’étrangers résidents et de passage, est devenue une île où se sont forgés un style de vie et des codes sociaux en décalage avec ceux des classes bourgeoises européennes. De jeunes aristocrates fortunés en rupture de ban, aux mœurs condamnées par la société de l’époque, y trouvent refuge et y forment une petite société d’expatriés dont les « scandales » viennent conforter la réputation licencieuse des lieux. Le mythe cosmopolite de Capri, consolidé par le nombre d’artistes, d’intellectuels et de milliardaires excentriques qui y ont établi leur résidence, constitue un attrait supplémentaire pour le tourisme d’élite.

Au XXe siècle, les touristes commencent à affluer – on compte 30 000 arrivées en 1905 –, transformant profondément l’économie de l’île où se multiplient les hôtels, les restaurants et les boutiques de souvenirs. L’île est désormais fréquentée toute l’année, y compris l’été. Après la Première Guerre mondiale, elle s’affirme comme destination touristique des Italiens eux-mêmes, accueillant bientôt plusieurs centaines de milliers de visiteurs chaque année. Leur nombre se monte jusqu’à plus d’un million dans les années 1960 et encore trois fois plus en 1980. Si le mythe artistique et littéraire tend à s’émousser devant les flux touristiques de masse, références et réminiscences intellectuelles ou mondaines demeurent, tout comme les traces matérielles de quelques luxueuses résidences, dont la Villa Lysis, restaurée et maintenant accessible au public (voir prochain article « Rencontres à Capri »).

Pour un texte plus détaillé : B. Marin, « Capri », dans Naples, Paris, Citadelles et Mazenod, 2010.

 

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  • Capri - Vue sur Punta Campanella
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Des îles dans l’histoire (III)

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Le rocher des Sirènes.

Un article de Brigitte Marin.

 

Des îles Pontines au Golfe de Naples, nous pénétrons dans le pays des Sirènes, des êtres hydrides attachés au monde insulaire et à ses abords côtiers périlleux ; elles habitent les confins des espaces connus comme ceux de l’expérience humaine.
Après le récit d’Homère, plusieurs commentateurs, géographes et poètes des siècles suivants cherchèrent à identifier les lieux où Ulysse, lors de son retour à Ithaque, avait su échapper, conseillé par Circé, à la fascination mortelle des Sirènes. Cette rencontre déterminante avec la magicienne advient dans une île, où l’équipage épuisé d’Ulysse trouve un abri, tantôt localisée au Cap Circeo, tantôt sur l’île de Ponza. Il est vrai que le promontoire du Circeo se présente au regard du navigateur comme une île, tant la terre qui le relie au continent, marécageuse, se dérobe à la vue.

Les Sirènes n’étaient pas encore ces femmes-poissons qui dominent aujourd’hui nos représentations, issues des traditions mêlées grecque et germanique, dont la première attestation remonte au VIIIe siècle. Ce sont des êtres hybrides et menaçants, à la tête de femme et au corps d’oiseau, telles qu’elles sont représentées de l’Antiquité, dès le VIe siècle av. J.-C., jusqu’au XVIe siècle. Comme l’écrit J.-P. Vernant dans ses Récits grecs des origines, « les Sirènes sont à la fois l’appel du désir de savoir, l’attirance érotique – elles sont la séduction même –, et la mort ». Car Ulysse veut entendre le chant des sirènes : il se fait donc lier au mât du bateau, et bouche les oreilles des hommes de son équipage avec de la cire, évitant ainsi que l’embarcation ne se fracasse sur le rocher des Sirènes et que ses marins ne se dispersent dans le charnier de ses rives. Seul Orphée, avant lui, avait résisté au chant fatal, couvrant de sa cithare la musique envoûtante.

Les récits de leur origine sont divers. Filles du fleuve Achéloos – lui-même fils d’Océan et de Thétys – et d’une muse, tantôt Melpomène, tantôt Stéropé, elles sont le fruit d’une métamorphose. Certains les identifient aux suivantes de Perséphone/Proserpine, que Cérès sa mère aurait changées en femmes-oiseaux pour ne pas avoir empêché l’enlèvement de sa fille par Hadès/Pluton, et aller la rechercher aux enfers. Après une quête vaine, elles auraient fixé leur demeure sur un rocher à pic sur la mer, où de la voix, de la lire et de la flûte, elles auraient enchanté les marins, symbolisant les dangers de la mer. Elles sont liées au culte des morts et, sous l’Antiquité, on en trouve des représentations sur les monuments funéraires. Dans une autre version du mythe, ce sont des jeunes filles de Chypre frappées par la colère d’Aphrodite. Transformées en oiseaux, elles se seraient retirées sur l’ile d’Anthémoussa dans la mer Tyrrhénienne, à proximité des côtes campaniennes.

Ultérieurement au récit d’Homère, le mythe s’enrichit d’une dimension géographique, et les Sirènes deviennent des figures auxquelles s’attachent des centres habités. Parmi les lieux imaginés comme ayant été le refuge des Sirènes, deux reviennent fréquemment : le détroit de Messine, et Capri avec, tout proches, les îlots dits des Galli, appelés Sirénuses par les Anciens, dans l’actuelle aire marine protégée de la Punta Campanella. Le géographe Strabon décrit, près de Sorrente, un temple où leur était rendu un culte.

Si chez Homère leur nombre est incertain, et leur nom inconnu, elles sont trois pour le poète Lycophron : Ligeia, Leukosia et Parthénopé. Toutes se suicident en se jetant dans la mer du haut de leur rocher, désespérées de n’avoir attiré Ulysse à elles. Lorsque Virgile raconte le périple d’Enée, qui double les mêmes récifs qu’Ulysse peu après lui, le rocher est devenu désert et l’on y entend plus que le bruit du ressac. Mais la fortune des Sirènes ne s’arrête pas avec leur mort. Elles deviennent fondatrices de localités, là où les portent les flots marins : la première à Terina, la seconde à Punta Licosa, et enfin Parthénopé sur les rivages où s’édifie, autour de son tombeau, la ville de Naples. Le premier établissement grec sur ce site aurait pris son nom, qui demeura ensuite le synonyme poétique de Naples. Un culte local lui est rendu, avec des compétitions gymniques. Et selon Strabon, un temple était dédié aux Sirènes à Sorrente. La figure, initialement monstrueuse et menaçante, devient alors un élément de l’identité urbaine, auquel s’attache une valeur protectrice et favorable, pour les marins eux-mêmes. La fontaine dite de Spinacorona, du XVe siècle, restaurée et modifiée dans la première moitié du siècle suivant, représente la Sirène Parthénopé qui, dans sa bienveillance, arrose et éteint le feu du Vésuve grâce aux flots issus de sa poitrine.

Le mythe, aux nombreuses variations déjà dans les récits antiques, même si le chant homérique domine, a exercé une singulière fascination jusqu’à nos jours. Il a suscité, au fil des siècles, des interprétations variées comme des créations artistiques et littéraires abondantes. Des îles Pontines à Capri, les enseignes mêmes des petits commerces insulaires ne manquent pas d’en présenter diverses images.

Le chant irrésistible des Sirènes et leur pouvoir de séduction en a fait de dangereuses tentatrices, assimilées à des prostituées pour les Pères de l’Eglise. Tantôt, elles incarnaient la persuasion, tantôt la défaite. Pour les humanistes de la Renaissance, à Naples, elles symbolisent la connaissance, et en particulier les sciences de la nature cultivées par les savants, qui contribuent au rayonnement culturel de la ville, en vertu de ce qu’elles chantèrent aux oreilles d’Ulysse : « nous connaissons tout ce qui se passe sur la terre féconde ». Au XIXe siècle, l’écrivain danois Hans Christian Andersen dans son conte La petite sirène (1837), après son voyage à Rome, Naples et Capri (1833-1834), en donne au public une version romantique, où se mêlent l’inspiration campanienne et l’imaginaire nordique.

La polyvalence du mythe lui-même, mais aussi des riches productions culturelles et artistiques qui témoignent de sa fortune ininterrompue, offrent certainement encore aujourd’hui une source d’imaginaires renouvelés.

 

Mythes dans les champs Phlégréens

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Les champs Phlégréens : une terre ardente, une terre de mythes.

Article de Claude Pouzadoux (Centre Jean Bérard).

 

Le paysage qu’on voit défiler du bateau au cours de la navigation dans le golfe de Pouzzoles, puis dans celui de Naples, est aussi un voyage dans le temps. Les curiosités des lieux n’avaient pas attiré que les voyageurs du Grand Tour. Dès l’Antiquité gréco-romaine poètes, géographes et historiens ont raconté l’étape qu’effectuèrent des héros voyageurs qui arrivèrent dans les champs Phlégréens aussi bien par la mer que par la terre et par les airs.
Avant qu’Ulysse et Énée ne débarquent sur ses côtes, le littoral des champs Phlégréens a accueilli Dédale qui, selon Virgile (VI, 14-17), se posa sur l’acropole de Cumes. Après s’être enfui du labyrinthe de Crète, il y dédia ses ailes à Apollon et lui consacra un temple.
C’est par terre en revanche qu’Héraclès serait passé à Bacoli, sur la route du retour vers la Grèce avec les bœufs qu’il avait pris à Géryon, un géant à trois têtes, qui vivait sur l’île d’Érithye, au-delà de l’Océan. D’après Servius, le commentateur de l’Énéide (VI, 6, 107 et 7, 662), la ville antique devait son nom de Bauli, à la déformation du terme boaulia, les étables construites par le héros pour abriter sa prise, dites aussi Herculeos Baulos par Silius Italicus (12, 156).
Les caps et les anses qu’on aperçoit du bateau portent aussi les noms des compagnons de ces héros voyageurs. Dans sa description de l’Italie, le géographe Strabon explique que le nom de Baia trouve son origine dans celui de Baio, le pilote d’Ulysse, qui trouva la mort à cet endroit durant la navigation du héros (V, 245) ; de même, le cap Misène porte le nom d’un compagnon d’Énée mort pendant la traversée (Én., VI, 107).

À l’origine des mythes qui marquent de nombreux paysages de la Méditerranée, plusieurs de ceux qui peuplent la région des champs Phlégréens sont aussi liés au besoin d’expliquer les particularités d’une nature mystérieuse et inquiétante. Les propriétés volcaniques du sous-sol, les émanations sulfureuses de la Solfatara, ainsi que les mouvements de la terre ont fourni les éléments non seulement d’un paysage infernal, mais aussi du décor de la gigantomachie.
Les eaux du lac d’Averne correspondraient à l’entrée des Enfers où Ulysse (Od., XI, 84), puis Énée (Én., XI) se rendent pour rencontrer les âmes des morts, tandis que les cratères et les volcans renfermeraient les géants vaincus par les dieux olympiens. La possibilité d’établir une connexion entre le mythe et cette région était due, selon le géographe Strabon (V, 4, 4 et 6), à la fertilité de la terre et aux émissions de feu et d’eau dues aux blessures faites par la foudre de Zeus aux Géants qui tombèrent sur ce champ de bataille.
La récupération locale de la Gigantomachie se traduit par le nom Phlégra ou Phlégraion donné à la plaine de Cumes en lien soit avec la ville de Phlégra en Chalcidique où une tradition plus ancienne situait le déroulement des combats, soit avec le verbe grec phlégô, brûler. Elle se traduit aussi par la localisation de tombeaux de géants dans le golfe de Pouzzoles et de Naples, tels celui de Mimas sous l’île de Procida (Silius Italicus XII, 147), de Typhon sous le mont Epomeo à Ischia ou encore d’Encélade sous le Vésuve (Philost. Her. II, 140, 10).